Avatar : le retour de la Terre Mère

 

Est-ce douce folie ? Irrationalisme effréné ? Lubie sans conséquences ? Et l’on pourrait à l’infini multiplier les interrogations. Ce qui est certain, c’est que après d’autres films du même genre, AVATAR est là, phénomène indéniable, témoignant sur la longue durée, d’un changement d’importance dans l’esprit du temps.

Les chiffres aussi parlent d’eux-mêmes. Les millions d’entrés, déjà réalisées et celles prévues , les versions en toutes les langues, on peut penser , également, aux produits dérivés que le film va générer, tout cela montre bien que la thématique et la manière de la traiter sont en parfaite congruence avec les attentes du public.

Un « phénomène », c’est ce qui se donne à voir et donc se donne  à vivre. En la matière, le retour de la fantaisie, du fantastique, du fantasme et autres frivolités de même acabit. L’on peut tordre le nez d’un air dégoûté, mais AVATAR rappelle que la magie, voire la « techno-magie » se portent bien.

Il s’agit là d’un indice, parmi bien d’autres, du « réenchantement du monde ». Voire d’une remagification de ce même monde.

Le « Seigneur des anneaux » avait préparé le terrain. La profusion de films où l’enfer le dispute à la mise en scène des diverses forces des ténèbres, montre que l’on ne se satisfait plus de la benête marche royale du Progrès. Les Lumières tendent à laisser la place au clair-obscur de l’existence.

Le succès de film comme AVATAR est là pour rappeler que, sur la longue durée, les sociétés ont besoin de mythes. Elles les créent, les recréent, ou se nichent dans ceux qui, sous des formes diverses, ont toujours existé.

AVATAR reprend l’ancienne et toujours nouvelle figure du mythe du « double ». Ce que, poétiquement et prophétiquement A.Rimbaud avait bien annoncé : « je est un autre ». Il s’agit là d’un archétype irréfragable, celui d’un être en perpétuel devenir, confronté à chaque coin de couloir à une nouvelle aventure.

Ainsi, à l’encontre de ceux qui font les choux gras d’une supposée demande de sécurisation de l’existence, d’un besoin social du risque zéro, cet aventurier à la double vie rappelle que l’on est toujours taraudé par la « soif de l’infini » et le désir de l’ailleurs. L’aventure comme élément essentiel de l’humaine nature. Avec lui, la quête du Graal est toujours d’actualité.

On ne cite plus trop le vieux Taine et ce qu’il disait sur le climat ayant sur les hommes une influence autrement plus importante que l’histoire rationnelle et raisonneuse.

En extrapolant son propos, on peut rappeler qu’il est, également, des climats spirituels ne laissant rien ni personne indemne. Le film AVATAR souligne cette atmosphère du merveilleux, où la crainte et la fascination se mêlent en un mixte inextricable.

Cette jungle que les terriens civilisés entendent exploiter laisse la place à une démarche initiatique. C’est-à-dire une mise en chemin toujours renouvelée, où embûches, épreuves ne sont jamais totalement dépassées. La part d’ombre y a sa part et la mort peut toujours triompher.

C’est tout ce qui fait des « sauvages » indomptés des figures emblématiques de la post-modernité. Ils symbolisent cet extraordinaire vouloir vivre, caractérisant l’esprit de temps en gestation ne l’en laissant plus conter.

Les jeunes générations actuelles savent bien, en effet, d’un savoir incorporé, d’un savoir non théorique, d’une connaissance faite d’expériences, que la vie est loin d’être un fleuve tranquille. Mais qu’il y a des remous, des tourbillons et autres vicissitudes. Toutes choses qu’il faut avec grâce, désinvolture, insolence aussi, savoir affronter.

C’est bien ce que fait le « marine » dont « l’avatar », le double, est envoyé comme espion. Il cristallise, il embellit, il « épiphanise » toutes ces épreuves qui font la vie de tous les jours. En s’enracinant dans un archétype immémorial, il redonne force et vigueur à un stéréotype quotidien.Celui d’un aventurier, jamais établi, mettant à mal la sclérose des institutions « civilisées » en rappelant la force du rêve, le désir matriciel d’une nature inviolée avec laquelle on est en communion continuelle. L’ancien rêve d’une TERRE MÈRE que la modernité a dévastée et que l’on espère retrouver en sa pureté première.

C’est le principe de réalité qui, peu à peu, a dominé dans le bourgeoisisme occidental. Et voilà que la fantaisie du ludique et de l’onirique réunis se rappelle à notre souvenir. C’est cela que souligne avec force AVATAR.

En ce sens il est en accord avec le  désir de magie ambiant, désir refusant « l’établissement », la prévalence de l’économique, et prenant au pied de la lettre la formule de Nietzsche : « deviens ce que tu es sans jamais cesser d’être un apprenti ».

Sorcellerie, démonisme, chamanisme, paganisme latent, on pourrait multiplier à loisir la liste des nombreux phénomènes post-modernes que l’on peut stigmatiser, critiquer ou dénier, mais qui contaminent de plus en plus l’existence quotidienne.

L’obscurité lumineuse traversant ce film, racontant l’initiation de ce héros de légende qu’est l’avatar du « Marine » s’acceptant « sauvage », acceptant son initiation à la tribu est, si l’on peut dire, éclairante. Je le rappelle, la figure rhétorique de la postmodernité est l’oxymore : l’obscure clarté, le monstre délicat. C’est bien ce que représente toutes les figures emblématiques du film. Tout à la fois animales ET humaines. Elles mettent en jeu la lumière noire des sentiments, la charge de l’émotion, l’importance des affects qui sont à l’œuvre dans les mythes, contes et légendes autour desquels se rassemblent les communautés contemporaines.

La zébrure marquant le corps des « sauvages » et de l’avatar du « Marine » est la même que l’on va retrouver dans les tatouages, « piercings » et autres marques corporelles de plus en plus en vogue dans nos sociétés. Elle rappelle que la part obscure de l’animal humain est loin d’être dépassée. Elle signifie qu’il faut savoir s’en accommoder pour arriver à une forme d’entièreté.

AVATAR ou la sagesse démoniaque d’une postmodernité en gestation !

 

MICHEL MAFFESOLI

Professeur à la Sorbonne