1) La fin de l’individualisme
Pour apprécier les changements survenus ces dernières années, et pour comprendre ceux qui l’annoncent, on peut se souvenir de la remarque de Nietzsche où il déclare que “ce vieil et illustre “je” n’est… pour le dire en termes modérés, qu’une hypothèse, une allégation, surtout ce n’est pas une certitude immédiate”. Il y’avait bien de l’audace à proclamer cela au plus fort de l’individualisme triomphant, car c’est bien à partir de la forteresse du “je” que la modernité entreprit la conquête de la nature et la régulation du monde social. Mais il s’agit d’une vision prophétique tout à fait aiguë. Les fissures auxquelles, au-delà des allégations, le philosophe était attentif, sont progressivement devenues des évidences massives. À tout le moins pour ceux qui s’attachent à penser sans préjugés. En tout cas évidences vécues par le plus grand nombre. Car en ce qui concerne l’identité idéologique, politique, sexuelle, professionnelle, c’est bien plutôt à des “incertitudes immédiates” auxquelles on est confronté de nos jours.
Ce sont des incertitudes de divers ordres, s’exprimant dans la multiplication des préfixes “méta-” ou “trans-” (que l’on retrouve dans la mode, dans la théorie ou dans l’observation journalistique), qui fondent les “cultures des sentiments”. Celles-ci peuvent être immorales par rapport aux normes établies, elles n’en sont pas moins prospectives.Leur devenir est d’ailleurs instructif : elles sont d’abord combattues, puis tolérées, ensuite acceptées et enfin, peu à peu, se capillarisent dans l’ensemble du corps social. Ce processus est connu. Pour ce qui nous occupe ici, je dirais que celui-ci permet de comprendre le glissement d’une logique de l’identité à une logique de l’identification. Celle-là est essentiellement individualiste, mais celle-ci est beaucoup plus collective. La culture du sentiment est donc la conséquence de l’attraction. On s’agrège suivant les occurrences ou les désirs. C’est une espèce de hasard collectif qui prévaut. Mais la valeur, l’admiration, le “hobby”, le goût qui sont partagés deviennent ciment, sont vecteurs d’éthique. Pour être plus précis j’appelle éthique une morale “sans obligation ni sanction”. Sans obligation autre que celle de s’agréger, d’être membre du corps collectif, sans sanction autre que celle d’être exclu si cesse l’intérêt (inter/esse) qui me lie au groupe. Voilà bien l’éthique de l’esthétique : le fait d’éprouver ensemble quelque chose est facteur de socialisation.
Bien sûr un tel processus signifie la fin, ou plus exactement la saturation, des valeurs surplombantes et générales qui sont acceptées et partagées contractuellement par le grand nombre. En fait l’identification agrège chaque personne à un petit groupe ou à une série de groupes. Ce qui implique une multiplicité de valeurs opposées les unes aux autres. C’est cela qui a pu faire parler à tort le narcissisme. À tort si l’on conçoit le narcissisme comme rétrécissement sur le monde individuel, ainsi qu’il est coutume de l’analyser. Par contre il est tout à fait légitime d’envisager un narcissisme collectif, si on le comprend comme le fait de produire et de vivre une mythologie spécifique. Un tel narcissisme collectif, qui n’est rien moins qu’individuel, met bien sûr l’accent sur l’esthétique, car ce qu’il promeut, c’est tel style particulier, tel mode de vie, telle idéologie, tel uniforme vestimentaire, telle valeur sexuelle, en bref ce qui est de l’ordre de la passion partagée.
Ne fût-ce qu’un instant, il faut insister sur ce point qui, en particulier fait bien comprendre l’étroite connexion que j’ai établi entre l’éthique et l’esthétique. La valeur tribale fondant le narcissisme collectif est cause et effet de ce que la philosophie allemande, avec un de ces raccourcis dont elle a le secret, a appelé un “Lebenswelt”, un monde de vie. Ainsi qu’on s’est plu à le reconnaître, le propre de ces “Lebenswelten” est d’être inconscients. C’est-à-dire qu’à la base de toute représentation ou de toute action, il y a une sensibilité collective et une mise en commun extra-logique qui servent de fondement à l’existence sociale. En ce sens le “Lebenswelt”, le monde de vie, est ce qui unit de manière non-consciente. C’est une éthique dans le sens fort du terme : c’est-à-dire ce qui permet qu’à partir de quelque chose qui est extérieure à moi, puisse s’opérer une reconnaissance de moi-même.
On voit tout l’intérêt sociologique d’une telle mise en perspective : il peut y avoir nombre d’attitudes sociales considérées comme frivoles ou immorales qui, au-delà de tout jugement normatif, peuvent être reconnues comme étant des techniques qui ont une fonction “étho-poétique” (Plutarque). Que ce soit les caissons d’isolations sensorielles, fort à la mode dans les mégalopoles contemporaines, les divers “body-building”, sans oublier le jogging et, bien sûr, toutes les techniques d’inspiration orientale, on est en présence d’un corps que l’on emploie à “épiphaniser”, à mettre en valeur. Notons cependant que même dans ces aspects les plus “privés”, un tel corps n’est “construit” que pour être vu, il est théâtralisé au plus haut point. Dans la publicité, dans la mode, dans la danse, il n’est paré que pour être mis en spectacle. On peut dire qu’il s’agit là d’une socialisation qui est peut-être spécifique, mais qui n’en représente pas moins toutes les caractéristiques de la socialisation ; celle d’intégrer dans un ensemble et de transcender l’individu. Il se trouve que, pour ce faire, l’accent est mis plus sur la sensation collective que sur un projet rationnel commun. Mais le résultat n’est pas différent : faire participer à ce corps général, à un corps social. En ce sens, l’esthétique, au sens large, peut avoir une fonction d’agrégation et conforter ce que j’appelle la socialité.
Il me semble que la notion de narcissisme collectif peut nous inciter à reconnaître que, quoique centré sur les plus proches, c’est-à-dire le corps, le mouvement “tribal” n’en façonne pas moins une éthique, peut-être inquiétante à nos yeux, mais également solide. En tout cas une telle reconnaissance, pour ceux qui sont avant tout attachés à la lucidité, peut d’une part ramener à plus de prudence dans les appréciations. Elle peut, d’autre part, inciter à cette audace de la pensée qui, hors des certitudes sécurisantes, est à même de saisir l’aspect prospectif de ce qui est en train de naître, ou de renaître. En la matière, est-ce qu’après l’homo politicus et l’homo économicus, n’est-on pas confronté au surgissement d’un homo aestheticus ?
2) Les tribus en scène
À titre de fiction, pourquoi ne pas faire “comme si” la catégorie, qui nous a servi durant plus de deux siècles à analyser la société, était complètement saturée. On dit que la réalité dépasse la fiction. Essayons donc d’être à la hauteur de celle-là. Peut-être faut-il montrer, comme certains romanciers l’ont fait, que l’individu n’a plus la substantialité dont l’avaient si généreusement crédité les philosophes depuis les Lumières. Le théâtre de Beckett nous indique la voie en détruisant l’illusion d’un individu maître de lui et de son histoire. D’une manière paroxystique et quelque peu prémonitoire, il montre la contingence, l’aspect éphémère de tout individualisme, il souligne également la facticité du processus d’individuation et le fait qu’il conduit à une prison. L’individualisme est un bunker suranné et, comme tel, mérite d’être abandonné, voilà à quoi nous convie Beckett. Position qui ne manque pas d’originalité roborative dans le consensus du “prêt à penser moderne”. En outre il s’agit là d’une perspective qui ne manque pas s’être en parfaite congruence avec cette antique sagesse faisant de chaque individu le simple “punctum” d’une chaîne ininterrompue ; ou encore qui, lui attribuant une multiplicité de facettes, fait de chacun un microcosme : cristallisation et expression du macrocosme général. On reconnaît ici l’idée du “persona”, du masque qui peut être changeant et qui surtout s’intègre dans une variété de scènes, de situations qui ne valent que parce qu’elles sont jouées à plusieurs.
Ainsi la multiplicité du moi et l’ambiance communautaire qu’elle induit sert de toile de fond à cette hypothèse. J’ai proposé d’appeler cela le “paradigme esthétique” dans le sens étymologique du terme que l’on peut donner ou terme esthétique, celui d’éprouver ou de sentir en commun. En effet, alors que la logique individualiste repose sur une identité séparée et enclose sur elle-même, la personne (persona) ne vaut que par rapport aux autres. À propos de quelques auteurs modernes (Faulkner, Proust, Joyce), on a pu parler d’une “puissance d’impersonnalité” qui ne permettrait d’exister que par et dans “l’esprit des autres”. Une telle perspective nous oblige à dépasser la classique dichotomie entre le sujet et l’objet qui sert de fondement à toute la pensée de la modernité. L’accent est alors mis sur ce qui unit plutôt que sur ce qui sépare. Non plus une histoire que je construis contractuellement associée avec d’autres individus rationnels, mais un mythe auquel je participe. Des héros, des saints, des figures emblématiques existent, qui sont en quelque sorte des “formes” vides, des matrices permettant à tout un chacun de se reconnaître et de communier avec d’autres. Dionysos, Don Giovanni, le saint chrétien ou le héros grec, Madonna ou Maradona, on pourrait égrener à l’infini les figures mythiques, les types sociaux qui permettent une théâtralité commune, qui servent de réceptacles à l’expression du “nous”, qui favorisent l’émergence d’un fort sentiment collectif.
La société moderne s’est reconnue dans des identités bien précises. Le bourgeois, le prolétariat, pouvaient être des “sujets historiques” qui avaient une tâche à réaliser. Tel ou tel génie théorique, artistique ou politique pouvait délivrer un message dont le contenu indiquait la direction à suivre. Par contre, le type mythique a une simple fonction d’agrégation, il est pur “contenant”. Il ne fait qu’exprimer, pour un moment déterminé, le génie collectif. Voilà bien la différence que l’on peut établir entre la modernité individualiste, abstractive, rationnelle et la post-modernité “emphatique”. Celle-là repose sur le principe d’individuation, de séparation, celle-ci au contraire, est dominée par l’indifférenciation, la “perte” dans un sujet collectif.
Maints exemples de notre vie quotidienne ne manquent pas d’illustrer l’ambiance émotionnelle sécrétée par le développement tribal ; on peut noter d’ailleurs que ceux-ci ne choquent plus, ils font partie du paysage urbain. Les diverses apparences “punk”, “kiki”, ou autres “tribus” du même ordre, qui expriment bien l’uniformité et la conformité des groupes, sont comme autant de ponctuations du spectacle permanent qu’offrent les mégalopoles contemporaines. En liaison avec la tendance à l’orientalisation de l’existence observable dans les villes occidentales, on peut rapprocher cela de l’analyse que fait Augustin Berque des rapports de “sympathie” entre moi et l’autre au Japon. Faiblesse de la distinction, voire parfois indistinction du soi et de l’autre, du sujet et de l’objet, voilà qui prête à réflexion. L’idée de l’extensibilité du moi (“un ego relatif et extensible”) peut être un levier méthodologique des plus pertinents pour la compréhension du monde contemporain. Si la distinction a pu être le résumé de la modernité, elle est par contre totalement inadéquate pour décrire les diverses formes d’agrégation sociale qui voient le jour. Celles-ci ont des contours indéfinis : le sexe, l’apparence, les modes, voire l’idéologie, sont de plus en plus qualifiés en des termes (“trans…”, “méta…”) qui dépassent la simple logique de l’identité. En bref, et en donnant à ces termes leur acception la plus forte, on peut dire que l’on assiste tendantiellement au remplacement d’un social rationalisé par une socialité à dominante empathique.
Celle-ci va s’exprimer dans une succession d’ambiances, de sentiments, d’émotions. Il est par exemple intéressant de noter que ce à quoi renvoie la notion d’ambiance sert de plus en plus, d’une part pour décrire les rapports qui règnent à l’intérieur des micro-groupes sociaux, d’autre part pour spécifier la manière dont ces groupes se situent dans leur environnement spatial (écologie, habitat, quartier). De même, l’utilisation constante du terme anglais “feeling” dans le cadre des relations interpersonnelles mérite attention : il sert de plus en plus de critère pour mesurer la qualité des échanges, pour décider de leur poursuite ou du degré de leur approfondissement.
Dès lors, la nébuleuse “affectuelle” permet de comprendre la forme spécifique que prend la socialité de nos jours: le va-et-vient masses-tribus. En effet, à la différence de ce qui a prévalu dans les années soixante-dix -avec ces points forts que sont la contre-culture californienne et les communes étudiantes européennes- il s’agit moins de s’agréger à une bande, à une famille, à une communauté, à une institution ou à un parti précis, qu’à virevolter d’un groupe à l’autre. C’est ce qui peut donner l’impression d’une atomisation, c’est ce qui peut faire parler à tort de narcissisme. Ce que j’appellerai le tribalisme contemporain est caractérisé par la fluidité, les rassemblements ponctuels et l’éparpillement. C’est ainsi que l’on peut décrire le spectacle de la rue dans les mégalopoles modernes. L’adepte du jogging, le punk, le look rétro, le Bon-Chic-Bon-Genre, les amuseurs publics, nous invitent à un travelling incessant. Par sédimentations successives, se constitue l’ambiance théâtrale dont il est question; et c’est au sein d’une telle ambiance que ponctuellement peuvent s’opérer ces “condensations instantanées” que sont les tribus, fragiles mais qui dans le moment même sont l’objet d’un fort investissement émotionnel. C’est cet aspect séquentiel qui permet de parler de dépassement du principe d’individuation.
En effet, si la modernité peut se caractériser par “l’assignation à résidence”: on est d’une profession, d’un sexe, d’une idéologie, d’une classe, en bref l’on a une identité et une adresse, toutes choses qui déterminent un social rationnel, mécanique, finalisé, il est frappant de constater que la socialité contemporaine est beaucoup plus confuse, hétérogène, mouvante. L’indifférenciation sexuelle, le syncrétisme idéologique et la mutabilité professionnelle délimitent un nouvel esprit du temps. C’est en fonction de cela qu’il faut considérer l’aspect gyrovague de ces tribus. La ville post-moderne n’obéit pas à un rythme nocturne-diurne aux fonctions bien délimitées, mais est, au contraire, en perpétuelle ébullition. Cela tient en particulier à ce que les personnes (persona) circulent d’un groupe à l’autre afin d’exercer la pluralité de leurs masques. D’où l’agitation multiforme qui meut en profondeur une telle vie urbaine. Les réseaux naissent, meurent, s’entrecroisent, les relations s’estompent et disparaissent, en bref une ambiance esthétique tend à prédominer, qui se focalise ici ou là en fonction de la versatilité des masses. Certes, ce sont les grandes mégapoles contemporaines qui expriment au mieux, pour le meilleur et pour le pire, cette aura et cette agitation constantes. Mais les valeurs dont elles sont porteuses ne manquent pas de contaminer, par les télévisions interposées, l’ensemble de la planète. Ainsi la mégalopole comme une succession d’espaces de rassemblement devient pôle de référence, et, pour l’observateur social, laboratoire de la structuration sociale en cours. On peut rajouter que la théâtralité urbaine, au travers de ses diverses manifestations, ou encore l’imaginaire social grâce à ses diverses ponctuations sont cela même qui assurent la continuité sociale. Une société ne peut perdurer que si elle a un fort sentiment d’elle-même. Il est des moments où ce sentiment s’élabore en faisant l’Histoire, en regardant l’avenir, en bref en faisant des projets. Il en est d’autre où c’est l’espace qui assurera ce rôle. L’espace vécu en commun, l’espace où circulent les émotions, les affects et les symboles, l’espace où s’inscrit la mémoire collective, l’espace enfin permettant l’identification. Ainsi participant avec d’autres à la totalité ambiante, je deviens une chose parmi les choses, un objet subjectif. C’est-à-dire que, volens nolens, je co-existe dans un ensemble où tout fait corps. Tout cela ne manque pas d’induire une forme de solidarité spécifique: ce n’est plus dans le développement historique que se façonne l’ethos post-moderne, mais bien dans la nature réappropriée (écologie), dans l’espace partagé (quartiers, “villages urbains”), dans la participation collective au monde des objets (consommation, consumation). C’est cela l’arabesque de la socialité, c’est cela qui délimite l’orbe du narcissisme collectives en voie d’élaboration.
Michel Maffesoli