Il est des mots qui, à force d’être dits et redits, répétés ad nauseam créent la chose qu’ils désignent ! Ce sont des incantations, traduisant tout à la fois, la peur et le désir. Ambivalence de notre humaine nature où les fantasmes et les fantaisies, les rêves et les cauchemars se mêlent en un mixte inextricable.
De la discussion du Café du commerce aux savantes élucubrations des économistes en mal de prophéties, sans oublier les préoccupations des cabinets ministériels, relayées bien entendu par le tam-tam obsédant de tous les médias, le « mot » crise est devenu un leitmotiv incontournable. La tonalité de fond de la bienpensance contemporaine. Mais qu’en est-il de la « chose » que ce mot est censé désigner ?
Il est trop facile de réduire ce qui advient à une cause simple. Fût-elle celle de la déesse « Economie ». Mais puisque tout le monde le dit, acceptons le défi qui, au travers du mot crise nous est lancé et dans l’affairement ambiant, sachons revenir à des questions essentielles. Contre tout empressement volontariste (propre, il est vrai, au politique) prendre le temps de la réflexion. Repérer en quoi, si tant est qu’elle existe, la crise se réfère à une mutation plus profonde dont elle est le signe. La crise comme indice (index) qu’il y a de la métamorphose dans l’air. Résurrection en gestation. Mais tout cela bien sûr étant précédé de longs crépuscules.
La sagesse des peuples sait, au travers de mythes divers, qu’aucun Capitole n’est loin de la Roche Tarpéienne. Et pourtant, obnubilés par le linéarisme de l’Histoire et du Progrès, nous avons quelques difficultés à saisir ce que G. Vico nommait les « corsi » et « recorsi » des histoires humaines. Ces grands cycles où s’opère le passage d’un paradigme à un autre. Passage se faisant dans le déchirement initiatique, c’est à dire cette mort symbolique préfigurant une nouvelle vie.
Ce qui nécessite de saisir, sous leurs aspects disparates, l’unicité inaperçue, la concaténation souterraine des signes se manifestant dans le ciel de la société et qui, tout d’un coup, révèlent ce qui est.
Savoir repérer ce qui advient, ce qui vient au jour, n’est-ce pas cela la vérité des choses ? On ne se lassera jamais de le redire, la crise survient quand on ne sait pas penser. Quand on a oublié de se penser. C’est, pour reprendre une expression de ce grand peintre, ingénieur, penseur et mystique que fut Léonard de Vinci, une «cosa mentale ». En bref, la crise vient de l’intérieur .
Par une construction en abyme, chose mentale que l’on peut repérer à trois niveaux différents.
Tout d’abord, la saturation, je dis bien saturation, plus ou moins consciente, de ces valeurs ayant été la marque de la Modernité. Mais s’il est un présupposé qu’il semble impossible de mettre en question, c’est bien celui voyant dans le processus de cumulation du Progrès humain un a priori indépassable ! Soyons clairs, ces valeurs modernes, on en trouve l’origine dans cette injonction (invocation) de Robespierre : « le bonheur, une idée neuve en Europe » ! Idéologie du bonheur pour tous, que les Amis du Peuple vont mettre en œuvre, de la manière que l’on sait, en raccourcissant ceux qui n’en étaient pas dignes.
C’est cette même logique, celle de la monovalence d’une idée, que l’on va retrouver dans les divers totalitarismes ayant marqué l’époque Moderne. Par ordre d’entrée en scène : le Prolétariat, la Race, le Marché. Toujours, le grand fantasme de l’Un.
Osera-t-on dire qu’après les deux premiers, c’est le dernier qui est en train de battre de l’aile ?
Si un monde est en train de s’achever, c’est bien celui de ces valeurs modernes, dont le laboratoire fut l’Europe, et son bâtard pervers, « l’Amérique blanche ». Expression forte, de ce non-conformiste que fut Etiemble, soulignant bien que c’est le monothéisme qui est remis en question. Voilà qui peut sembler paradoxal ! Et pourtant, n’est-ce pas au nom du Dieu Un que se mit en place l’économie du Salut, fondement de l’idéologie du « bonheur pour tous ». Osons le mot savant : Sotériologie. Il y a un salut, il y a un sauveur. Christianisme, socialisme, communisme reposent tous sur cet espoir de rédemption.
Et l’économie du salut va, progressivement devenir l’économie stricto sensu.
Voilà le deuxième niveau de l’exploration de l’inconscient collectif de la crise contemporaine. Voilà la « perversion » bâtarde dont il a été question. Tout d’un coup l’on se rend compte qu’à force de « s’économiser » et « d’économiser » le monde, l’on se rend compte de l’extraordinaire pauvreté spirituelle engendrée par la richesse matérielle.
Ainsi la crise n’et-elle pas celle d’une économie dominée par la financiarisation mais bien celle, plus profonde, du productivisme, d’une croissance sans autres horizons que ceux d’une société de consommation dont on connaît les contours et dont on est en train de mesurer les limites.
D’où la fatigue vis à vis du manque spirituel créé par l’abondance. Heidegger l’avait en son temps relevé, « le manque provient de la richesse ».
Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette rationalisation d’abord du sacré, puis de l’existence, fondement de l’économie occidentale est en train de s’inverser en son contraire. Et nous voilà au substrat le plus profond de la « crise ».
L’homo sapiens, l’homme purement rationnel, renoue avec l’homo ludens, voire l’homo démens, quelque peu oubliés.
Comment expliquer, sinon par le jeu et la folie, l’attitude paroxystique des « traders », l’étonnante vitalité du festif et divers retours en force du ludique ?
Et les observateurs et acteurs sociaux, politiques, intellectuels et journalistes confondus, essentiellement immatures, en restent à leurs incantations habituelles et en appellent à un nouveau contrat social.
Immaturité dangereuse en ce qu’elle est incapable de voir que ce qui est en jeu, bien loin du contrat rationnel, est le désir, quelque peu inchoatif d’un « Pacte » émotionnel.
Pacte dans lequel la qualité de vie aurait sa place. Pacte dans lequel les passions culturelles et religieuses ne seraient pas, simplement, sublimées. Pacte qui, en deçà ou au-delà du Progrès redonnent force et vigueur à la mystique.
On a oublié que la société la plus matérialiste a besoin de spirituel. Que l’économie et la monnaie reposent sur la confiance. Que le projet n’a aucun sens s’il n’est pas vision. Qu’une valeur ne reposant plus sur l’évidence ne peut que sécréter ennui, désaffection et abstention.
Voilà ce qu’est l’essence de la crise en question. Certes, elle a des conséquences immédiatement observables en terme d’emplois, de licenciement, de chômage. Mais il ne sert de rien, face aux conséquences de se contenter d’un humanisme de façade qu’i n’est qu’un humanisme sans entrailles. Autrement plus profondément humain celui qui saura dire que n’est pas forcément régressive la saturation du progressisme natif propre à la modernité. Ou encore, osera rappeler que le rationalisme monothéiste peut être mortifère.
Je l’ai dit, terme ambivalent, crise est une invocation traduisant l’appréhension, l’inquiétude au regard de ce qui cesse mais également la fascination de ce dont on pressent la venue.
On peut, donc, le comprendre comme avènement d’autre chose. Signe d’un tournant dans le rapport à ce monde-ci. Celui-ci n’étant plus exploitable à merci (comme il l’a été, puisqu’aussi bien seul « l’autre monde » avait de la valeur), mais bien monde dont on est partie prenante et qu’il convient donc de respecter.
Nous sommes bien là au seuil du passage de la ligne permettant de penser librement ce qui, à bas bruit ou brutalement , s’esquisse sous nos yeux : un nouvelle topologie. Non plus celle verticale de la loi du Père. Père dominateur de la Nature et de l’Histoire. Mais topologie horizontale . Celle où technologie aidant, les frères prennent soin de leur corps (hédonisme ambiant) et du corps environnant (écologie).
Crise de la simple progression, qui n’est pas régression, mais plutôt « ingression ». Retour, pour le meilleur et pour le pire, sans rédemption possible, à une « Terre-Mère » n’étant plus simplement utilisable mais porteuse de vie.
C’est bien au prix des choses sans prix que nous renvoie cette crise . Celui du luxe de la vie.
Michel Maffesoli,
Membre de l’institut universitaire de France
Professeur à la Sorbonne (Paris Descartes )