Parcours

La Technique chez Marx et Heidegger, mémoire présenté en 1969 à Strasbourg, sous la direction de Lucien Braun n’a jamais été édité. On y trouve pourtant les prémisses, les soubassements d’une recherche qui ne s’est jamais arrêtée depuis.

Mettre à plat les grandes structures de la Modernité, comprendre cette épistémè des quatre siècles passés et être à l’écoute de l’émergence à bas bruits des valeurs postmodernes.

Dans la lignée de Julien Freund, Michel Maffesoli va s’attacher dans ses premières œuvres (sa thèse d’Etat, soutenue sous la direction de Gilbert Durand, et au jury, Georges Balandier, Jean Duvignaud, Julien Freund et Pierre Sansot) à expliquer la Modernité. Sans remettre en cause les indéniables réussites d’une civilisation qui a porté à leur apogée les valeurs de libération individuelle et d’égalité, ni les acquis d’une explication rationnelle du monde et du progrès scientifique, Maffesoli montre comment l’idéal d’un sujet maître de lui comme de l’univers aboutit à ce que Heidegger justement nomme « la dévastation du Monde ».

C’est cette saturation des valeurs du progrès, du rationalisme, mais aussi d’une organisation sociale fondée sur l’assignation à identité individuelle tout comme la réduction du lien social et de la proxémie au contrat social et à l’idéal de la démocratie représentative qu’il décrit dans ses premiers ouvrages. Ce que récemment CNRS Editions a réédité sous le titre Après la modernité ?

Mais l’influence de Gilbert Durand et de Pierre Sansot entraîne Michel Maffesoli dans ce qui va constituer le noyau de sa réflexion ultérieure, la compréhension de l’imaginaire postmoderne. Comment cette société contemporaine se vit, s’écrit, se dit, se rêve. Quelle est l’ambiance de l’époque, quels en sont les rituels, les croyances collectives, les comportements divers ?

Les titres des ouvrages de Maffesoli signent comme autant de photographies de la société postmoderne, avec ses tribus urbaines, ses nomades, avec le rythme des musiques et l’effervescence des divers rassemblements, affoulements dit-il dans un des néologismes dont il raffole, sans doute jaloux de la capacité donnée par la langue allemande à Heidegger de créer sans cesse les bons mots pour dire ces nouvelles formes d’être ensemble.

Bien sûr, vous ne trouverez dans aucun de ces livres d’enquêtes, chiffres et variables à l’appui. Maffesoli n’est pas un sociologue quantitatif, il n’est même pas un sociologue de l’enquête, il est pourtant un sociologue de terrain.

Ce terrain, ce sont d’abord ses innombrables étudiants qui l’ont labouré pour lui, décrivant dans toutes les thèses qu’il a dirigées, les pratiques musicales, sexuelles, consommatoires, les croyances, la vêture, les pratiques artistiques et sportives des jeunes générations. Ce sont aussi tous ces correspondants du CEAQ, prototype du corps collectif postmoderne, qui après un séjour de quelques années à Paris sont retournés à Séoul, à Rio, à Salvador, à Boston, à Montréal, à Mexico sans oublier l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la France.

S’est ainsi constitué une sorte de collège invisible, de réseau dans lequel des sociologues du monde entier échangent et portent un regard neuf sur un monde qui change.

S’attachant avant tout à voir non pas ce qu’ils voudraient voir, ce que la théorie a priori aurait décidé qui doit être, mais ce qui est.

Plusieurs ouvrages épistémologiques ont décrit cette nouvelle manière d’être au monde, cette quête jubilatoire du nouveau rythme de la vie. C’est en explorant (au sens de la dérive qu’avaient théorisée G. Debord et les situationnistes) le monde, les lieux (le lieu fait lien), les habits (l’habitus de St Thomas d’Aquin), les gestes, les rapprochements et les conflits, bref tout ce qui fait la vie, tout ce qui fait vie que MM tente de comprendre la société postmoderne.

Reposant sans cesse la même question, « comment se fait-il que cela continue, qu’est ce qui fait vie, comment cela tient-il ensemble, glutinum mundi ».

En ce sens Maffesoli est peut-être ce sociologue mystique que décrit S.Moscovici dans le bel article qu’il lui a consacré dans l’ouvrage Dérives autour de l’œuvre de Michel Maffesoli

L’évolution des titres de ses livres, affirmatifs et carrés en leur début (Logique de la domination, La Violence totalitaire), dansant et joyeux ensuite, de l’Ombre de Dionysos à l’Instant éternel en passant par le Temps des tribus, le Rythme de la vie, le Nomadisme pour devenir presque sombres et intrigants, Apocalypse, Matrimonium, témoignerait de ce recentrement sur la compréhension du divin social.