Notes sur la grippe “cochonne”

NOTES SUR LA GRIPPE « COCHONNE »

 

« Tempus tacendi et tempus loquendi »

 

Trouver les mots

 

Nous avons, peut-être, à étudier les hystéries sociales ; certainement pas à y succomber. Laissons aux spécialistes le soin de décider quelles sont l’importance et la dangerosité du virus « HINI ». Pour le moment son taux de létalité ne semble pas être très élevé. Par contre c’est l’inquiétude qu’il suscite qui, elle, est inquiétante.

La sécurisation à outrance, l’idéologie du risque zéro sont, de nos jours, arrivées à leur point culminant. Et l’asepsie de la vie sociale est telle que l’on peut craindre le pire. Un pire « iatrogène ». Et il faudrait retrouver la verve d’un Molière pour se moquer de la virulence de ces pathologies générées par l’activité des médecins.

Car qui, par les temps qui courent, n’a pas la prétention de soigner ?

De vouloir guérir ? Ce que Palante, sociologue par trop méconnu, nommait« l’esprit prêtre » règne en maître. Les « curés », qui ont déserté les églises, sont légion dans de nombreux domaines de la vie sociale. Ils s’emploient à « curer » toutes les sanies d’un corps social n’en demandant pas tant. Une telle curialisation n’épargne pas, bien entendu, le domaine scientifique où sous prétexte de protéger le « métier de sociologue » (on ne pense plus, on construit un objet !) une pléiade de belles âmes, fort charitables comme il se doit, entendent éradiquer le mal. Stigmatiser ceux qui sont porteurs de virus avant qu’ils puissent contaminer l’ensemble du corps.

De l’inquisition médiévale aux camps chinois ou cambodgiens, longue est la liste des lieux où s’opéra la purification idéologique. On pourrait même parler, à cet égard, d’une structure anthropologique : celle du bouc émissaire. On le charge des péchés collectifs. Il est chassé ou immolé.

Et ainsi le groupe retrouve la pureté perdue.

Concernant les camps de redressement, de rééducation, forme moderne de l’inquisition : peut-être n’est-il pas anodin de signaler que nombreux furent les sociologues, maintenant notaires du savoir qui, membres des groupuscules maoïstes, trotskystes ou, simplement, du Parti communiste, les justifièrent, voire les légitimèrent. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que leurs petits-neveux prennent la relève et appliquent, avec un zèle dévot, la leçon apprise auprès de leurs aînés : la haine instinctive vis-à-vis de ceux refusant de marcher au pas cadencé de l’orthodoxie. Méthode classique de la bienpensance. Puis-je rappeler que j’ai succédé à Julien Freund à la direction de l’Institut de Polémologie de Strasbourg. De lui j’ai appris que la plupart des conflits étaient des guerres de mots. C’est ce qui fait de l’Inquisition une forme intemporelle consistant à veiller à la pureté de la doctrine. Et, pour ce faire, brûler livres et individus n’étant pas conformes. Clouer au pilori ceux qui ont su dire, avec anticipation, ce dont on a peur ; mais dont on pressent bien que cela va, inéluctablement, arriver. Le sens commun le sait : on a toujours tort d’avoir raison trop tôt ! Précisons, ce que les historiens montrent bien, que les inquisiteurs ne se salissent jamais les mains. Ils se prononcent, uniquement, sur l’aspect théologique des choses. Ils constatent l’hérésie, puis laissent le bras séculier faire les basses œuvres : punir les hérétiques. Cette lâcheté, humaine, bien trop humaine, s’observe dans le feu d’artifice de coups fourrés, de chausse-trappes camouflés, d’insinuations, médisances, insultes et autres calomnies ponctuant le concert d’indignation suscité par les récentes promotions en sociologie. Le tout étant enrobé, bien entendu, de ces légitimations morales et autres rationalisations plaquées, à  la va-vite, sur ce qui n’était, de facto, qu’un mouvement d’hystérie collective  d’origine dogmatique. Les ordres corporatistes (de triste mémoire pour ceux qui ne sont pas ignorants de l’histoire) ont toujours enrobé leurs basses œuvres sous ces Niagaras d’eau tiède que sont les bons sentiments, les expressions convenues et autres opinions paresseuses. Toutes choses fort éloignées de la vraie pensée.

C’est donc au nom de la Science, de la Déontologie et diverses « Substances » (Weber, Piaget ont bien montré les méfaits du «substantialisme ») de la même eau que les inquisiteurs modernes s’emploient à stigmatiser, à condamner, sans jamais « donner des noms ». Ces « noms », ils se contentent de les livrer, en douce, au bras séculier moderne : la presse. C’est elle qui se charge de dénoncer, nominativement, telle ou telle « Affaire ». La Presse ? Enfin, un seul journal. Le bulletin paroissial de ceux voulant « libérer » le monde de ses nombreuses turpitudes. Qui délaissant la supposée rigueur journalistique et travaillant de seconde main, n’écoutant qu’un son de cloche (c’est lecas de ledire !) dressa le martyrologe de la Science bafouée. Prendre ainsi parti dans ces querelles picrocholines signe le destin futur de ce « petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale » (Stendhal). En bref, les « organisations représentatives » fulminent des bulles d’excommunication s’attachant aux seuls Principes  devant préserver « l’ordre » sociologique. La réalité est bien plus triviale : la peur de la contamination. Le vieux Marx, concernant les banquiers d’alors, l’avait dit à sa manière : « les bourgeois n’ont pas de morale, ils se servent de la morale » pour protéger leurs propres intérêts. Peut-être n’est-il pas déplacé d’appliquer une telle maxime à tous ces petits fils de banquiers, devenus le tout venant de ces fameux « ensaignant »-chercheurs ! Un benêt a vendu la mèche dans un message d’humeur sur le blog d’une de ces associations corporatiste. Avouant qu’il fallait cesser de jouer « à cache-cache », il s’étonnait que l’on eût été trop « gentil » avec Maffesoli, ses « ouailles » et ses « compères ». Auxquels il souhaitait « qu’ils meurent en paix ». Diantre ! En voilà un qui n’y va pas par quatre chemins, le bougre ! Comme le dit un mien petit copain des cités, malmenant à plaisir notre belle langue, c’est « tarifian » ! Mais cela a le mérite de la clarté. Bas les masques ! Après ce que Engel, avec la verdeur qu’on lui connaît, nommait  pour désigner les médisances académiques : « Latrinen Parolen», s’affichait, enfin, en plein jour le moteur de toute cette agitation. Par la bouche du benêt, la conspiration des imbéciles avouait le ciment de leur union disparate: sus au Maudit ! À mort celui qui pour reprendre une formule appliquée à Guy Ernest Debord: « n’est pas mal connu, mais connu comme le mal ». Ces mêmes « situs », d’ailleurs, avaient médité, à leurs habitudes, un observateur du XVIe siècle : « Paris est plein d’inquisiteurs. Nous avons des fripons, des filous même en matière de religion… On ne vit jamais plus de religion et de moinerie, et jamais si peu de charité.

Tous ces gens-là se servent du nom de Dieu pour faire leurs affaires et tromper le monde. La religion est un grand manteau qui met bien des fourbes à couvert ».

L’auteur, Guy Patin, était médecin et appliquait au « parti dévot » ses connaissances d’épidémiologie. Il suffit de changer quelques mots pour actualiser la condamnation hystérique concernant « M le Maudit ». La Science est un grand manteau mettant bien des fourbes à couvert. C’est dire s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil de Satan !

Je l’ai dit, la postmodernité peut se définir par la synergie existant entre « l’archaïsme et le développement technologique» (Apocalypse, 2009). L’archaïque, en la matière, c’est l’hystérie galopante, dont la métaphore est la « grippe cochonne » (pudiquement nommée « H1 N1 »). Le développement technologique c’est Internet, ses listes de diffusion, ses blogs, twitters et autres sites communautaires.

On y retrouve de tout : du vrai, du peu avéré, du totalement faux. Mais peu importe, c’est là. Voilà qui suffit, il faut le prendre en considération.

Ainsi, pour reprendre une percutante analyse de V. Pareto, afin de « légitimer » ce qui n’est qu’une simple humeur, pour « rationaliser » la peur du virus, on fait dans la pétition. De tout temps le débat fut vif (« la guerre des mots »).

Il peut être violent, la « disputatio » propre à l’Universitas médiévale en témoigne. Il était toujours argumenté. Mais je l’ai dit, les sociologues ne pensent plus, ils ont un « métier». De même ils n’argumentent pas, ils pétitionnent. Il y eut donc une pétition. L’odeur de la meute aidant, on se sent plus fort lorsqu’on est en masse. Et l’on exalte, on glorifie, on nous rabat les oreilles avec les « 600 », « Refusants », chevaliers blancs s’insurgeant contre les vilenies de la section 19 du CNU. Qui sont-ils ? Il suffit d’y jeter un œil pour se rendre compte de l’hétérogénéité des signataires. Un inventaire à la Prévert. Un lot de professeurs. Et parmi eux beaucoup à la « retraite émérites » qu’ils disent. Encore une antiphrase!). Il faut bien occuper son temps quand aucune œuvre remarquable  ne vous fait inviter dans les colloques importants, en particulier internationaux,de la discipline ! Quand revues ou éditeurs ne se pressent pas au portillon pour solliciter vos analyses ou publier vos immortelles idées.

Puis une foultitude de doctorants, ATER et divers étudiants ameutés par les habituels maîtres de conférences mélangeant, allègrement, science et engagement politique. Ont-ils lu Max Weber ? En bref, des enseignants jouant le rôle de sergents recruteurs dont on connaît, d’antique mémoire, le modus operandi : soûler de bonnes paroles et de fausses promesses. Outre les inféodés de divers poils, certains ont pu repérer, parmi les signataires, de faux psychanalystes, des mathématiciens, les habituels abonnés au gaz et autres folkloriques guignols. En vrac : « responsable de structure », « consultant », « formateur », « politiste ». Sans oublier d’hypothétiques chargés de mission et divers permanents politiques. Et, bien sûr d’improbables « chercheurs », à l’appellation non contrôlée. Cherchant, on le suppose, un sens à leur vie. Mention spéciale doit être faite de tous ces protagonistes des Sciences politiques. « Science Po » ! Des écoles professionnelles, à vocation généraliste, mais mimant l’Université. Et du  coup, surcompensant, en en rajoutant sur cette Science dont elles ne manientque  des brimborions, tout en faisant semblant… Canada Dry insipide « jouant » l’alcool lui faisant défaut par une couleur et une odeur essayant de donner  le change. Mais après tout certains ont bien le droit de préférer l’ersatz! In fine, j’y trouve aussi et j’ai quelque honte à le dire, certains de mes anciens étudiants qui firent sous ma direction des thèses d’Etat, thèses de doctorat, DEA ou Maîtrise. J’en vois d’autres qui sont venus chez moi quémander, plein d’humilité, ma participation à leurs jurys. Maintenant établis, ils entendent effacer cette tache originelle. Ils ne savent pas, les pauvres, que c’est la traîtrise qui est considéré, par tous, comme indélébile.

Et j’entends encore les paroles de Gilbert Durand ayant, bien sûr, connu de semblables avanies : mettre son honneur dans la fidélité. C’est pour moi une constante règle de conduite. En bref du menu fretin. Ce bas clergé qui, selon les historiens, était tourmenté par la vérole. La grippe « cochonne » est de moins jouissive origine. Mais on a ce que l’on peut ! Quoiqu’il en soit, consulte cette liste, lecteur. Je suis sûr que tu trouveras, dans cette histoire belge, de quoi t’amuser: (http://526i.lapetition.be) En quoi donc une telle liste est-elle représentative de la fameuse « communauté » sociologique ? Ou alors elle ne l’est que trop. Ses moteurs: la lâcheté, l’opportunisme, lecopinage, l’indifférentisme ou la simple bêtise. En tout cas pas le discernement, cette « discretio », dont les humanistes de la Renaissance avaient fait le pivot cardinal, contre tous les dogmatismes, de l’authentique pensée. On sait qu’il est bien délicat de « touiller dans les marmites de l’histoire ». Il n’empêche : je fais le pari que, à une ou deux exceptions près, pas un seul nom de ces pétitionnaires ne restera dans l’histoire de notre discipline. Ou alors comme faux-monnayeur faisant passer des fifrelins sans valeur pour l’or pur du savoir (vérifie vite, ami lecteur, qu’un esprit malfaisant, « à l’insu de ton plein gré », n’a pas glissé ton nom dans cette liste improbable). Pari audacieux. Mais je n’ai jamais eu peur du risque. En la matière, risque minime, car à part quelques pickpockets s’étant fait une petite réputation en marchandisant des produits de démarquage (je  me suis expliqué sur les sycophantes en question dans La République des bons sentiments. 2008), il n’y a, sur cette liste, aucun sociologue, toutes tendances théoriques confondues, digne de ce nom. « Nous partîmes 600… » Et nous nous vîmes le même nombre en arrivant au port. En effet, ce sont toujours les mêmes spécialistes de la lamentation, signant toutes les pétitions passant à leur portée. S’adonnent-ils à leur vocation de savant ? Sont-ils des vrais chercheurs, mieux des «trouveurs » ? Certainement pas. Ces nouveaux rentiers de la République ont, semble-t-il, du temps à perdre.. Et du coup, pour s’occuper, ainsi que le disait L-F. Céline : « ils troufignolent» ! Mais ne nous laissons pas emporter. Où en sommes-nous ? Dans l’asepsie généralisée caractérisant nos sociétés, dans la commune hystérie traquant tout porteur de virus, des associations corporatiste et une partie des organisations syndicales font « métier » non pas de sociologues, mais de « nettoyeurs », au Karcher, du virus de la « grippe cochonne».

Le risque est, on le sait, limité (si bien que l’on cherche à refiler les vaccins achetés en trop). Mais là n’est pas l’essentiel. Pour reprendre la « novlangue » en cours, ces « techniciens de surface », usurpant le titre de chercheurs, parent leurs petits froissements d’orgueil, leur jalousie et autres pulsions basses, de motivations humanitaires : mettre en place une prophylaxie afin d’éviter la contagion. Et ce en faisant un écran de fumée, par blogs, pétitions et forums de discussion interposés, où le charabia le dispute à la bêtise. Le  tout sur fond de bonne conscience et diverses incantations morales. Toutes choses permettant de se payer de paroles et évitant d’approfondir les choses. Incantations reprises en chœur, évidemment. Dans les Provinciales, déjà, Pascal parlait de ce mimétisme académique, si prompt à débusquer l’hérésie : « ils opinent du bonnet comme un âne en Sorbonne ».

-  Mais enfin, cher ami, dites-le clairement. Pourquoi ces murmures d’opprobre ?

Comment se fait-il que vous, et certains de vos amis, soyez recouverts du manteau d’infamie? Puisque vous vous « piquez » d’être phénoménologue : « at res », « zu den Sachen selbst » ! Quelle est-elle cette chose faisant pousser des cris d’orfraie à un chœur de vierges, à moins que ce ne soient  des vieilles filles, éplorées ?

-  La question, en effet, se pose, tant elle est infime et, comme je viens de le dire, tant elle apparaît comme un pur prétexte à règlement de comptes.

-  Alors, voilà, Monsieur l’inspecteur, lors de la dernière session du CNU, section 19, sociologie-démographie, certains membres de la commission furent promus par leurs pairs. Si mes souvenirs sont bons : un M.C., cinq professeurs: deux en première classe, trois en classe exceptionnelle. Et afin d’être précis, car il y eut là également des contre vérités, parmi ces promus : trois élus et trois nommés. Puis-je préciser qu’il y avait d’autres candidatures de membres de la commission, n’ayant pas trouvé qu’il fût infamant de présenter leurs dossiers, mais qui ne furent pas retenues.

- De telles candidatures, et de telles promotions, de tels ajournements, sont monnaie courante, et les sessions précédentes en connurent également.

Faut-il donner des noms ? D’ailleurs, n’est-il pas légitime que des collègues qui ont été  élus ou nommés en fonction (on peut le supposer) de leurs compétences dans le domaine qui est le leur, puissent aspirer à être promus ? En tous cas, si on en croit ce qui c’est passé les années précédentes, il n’y avait là rien d’étonnant. Alors pourquoi tout d’un coup un tel émoi ?

- Un petit indice, Monsieur l’Inspecteur, parmi les promotions, la réprobation de la « communauté » s’est focalisée sur les trois en classe exceptionnelle. Pourquoi donc uniquement sur celles-ci  et pas sur les autres ? Tout simplement parce que parmi la « bande des 3 » figurait celle de « M le Maudit ». Élémentaire mon cher Watson !

- N’est-ce pas lui qui depuis le début combine, manipule, tout à la fois, le Ministère, les autres collègues ? N’est-ce pas lui qui a fait élire un président de la commission qui n’était pas issu du syndicat ayant, habituellement, quasi légitimement, cette fonction ? Ne dit-on pas d’ailleurs que le Président de la République lui doit son élection ?

Il existe de nombreux indices témoignant de sa culpabilité.. C’est lui le porteur du virus.

C’est lui le promoteur de la « grippe cochonne ».

Bon trêve de plaisanterie. Redevenons sérieux. Comme cela a été demandé, cessons de jouer à cache-cache. Et pour répondre aux  judicieuses questions du brave docteur Knock, ce qui «gratouille » ou ce qui « chatouille » la « communauté » c’est, quelles qu’en soient les dénégations passées, présentes et à venir, ma promotion à la classe exceptionnelle 2.

Abordons donc de front le problème. Je le ferai, en pensant à l’empirisme expérimental d’Auguste Comte, d’une manière inductive : du particulier au général. Et, en n’oubliant pas qu’un autre fondateur de la sociologie, E. Durkheim, écrivit sa « petite » thèse en latin « quid Secundatus politicae scientiae instituendae contulerit », Bordeaux, 1892), cette gradation inductive se fera pro domo , urbi et orbi.

 

Pro Domo

 

L’âge excusant quelque immodestie, permets-moi lecteur un court plaidoyer en ce sens. Un souvenir tout d’abord. Un entretien que j’avais sollicité d’une sommité sociologique occupant, au début des années quatre vingt, un poste administratif dans une quelconque officine gouvernementale.

Il fut, également, membre du CNU (où tout en étant en exercice il demanda et obtint sa promotion. Tiens donc 0. Il fut enfin, cela mérite précision, de ceux qui stigmatisèrent la promotion du cru 2009. Je ne le nommerai pas car, pour parler comme M. Weber, ce « petit engrenage bureaucratique » ne laissera pas trace dans l’histoire des idées. Et en signalant son nom je risque de contribuer à une notoriété qu’il ne mérite pas.

Cet entretien fut bref. J’étais allé plaider la légitimité d’une sociologie du quotidien et de l’imaginaire que je m’employais à impulser. Il me fit des critiques sur mon « nœud pap » et mon Borsalino. Par cela je me mettais au ban de la « communauté ». On le voit, le débat volait haut.

Depuis le chapeau, tout au moins, a fait des émules dans la gent académique. Tout cela est anecdotique. Mais à la réflexion, sa remarque ne manquait pas de pertinence. Ainsi vêtu, je rendais visible une différence invisible : je n’étais pas de leur monde. Peut-être cela expliquait ceci, mon monde à moi c’est un ancien et authentique enracinement dans le milieu ouvrier.. Mon grand père, Maffazzoli, est arrivé en 1910 en France pour travailler dans les mines des Cévennes. Mon père y « descendit » à l’âge de 14 ans. Il est mort des suites de la silicose en 1981. L’année où j’ai été nommé professeur en Sorbonne. Mon livre, L’Ombre de Dionysos, dressant les contours d’une alternative à l’idéologie prométhéenne, lui est dédié.

C’est de cette tradition que j’ai appris le sens du travail, et du travail bien fait. D’elle, également, une instinctive méfiance  vis-à-vis de tous ceux qui veulent faire, à leur place, le bonheur des autres.

C’est ainsi que je renifle, immédiatement, la fausseté d’un petit baron syndical. Comme pour toute dame patronnesse, même son engagement pue le truquage ! Voilà le fondement : la fibre libertaire sur laquelle je me suis, déjà, expliqué (La Connaissance ordinaire (1985) p.34) m’interdisant tout engagement politique, a fortiori syndical. Dissident en général. Dissident  du savoir en particulier. Cette fibre fut confortée, lors de mes études à Strasbourg, par la fréquentation des « situationnistes ». Ainsi, la chose fut dite et écrite, par exemple dans le portrait que j’avais accepté de voir publier dans le bulletin paroissial dont j’ai parlé :

Libération. Ou encore cet été dans un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Express. Je n’ai jamais voté de ma vie.

Je n’en tire aucune gloriole particulière, mais cela me laisse une entière liberté d’esprit. Ou, pour le dire en termes wébériens d’une manière plus soutenue, une totale neutralité axiologique. Et ce refus d’adhésion vis-à-vis de quelque cause que ce soit, si juste soit-elle, je l’indique, d’emblée, aux personnalités politiques qui, droite et gauche confondues, ne manquent pas de me consulter.

Aimant la belle œuvre et m’étant purgé de toute conviction, j’ai eu le temps de m’adonner à cette vocation (Beruf) de professeur qui m’est chère.. La « scholé » n’est-ce pas, justement, le loisir studieux ? Ecole du détachement ? Les modèles, à l’époque, ne manquaient pas qui nous faisaient préférer la libido sciendi, propre à l’université, à la libido dominandi spécifique au monde politique. Or c’est cette dernière qui semble être l’essentielle motivation de ces associations corporatistes dont j’ai parlé. Ainsi, depuis 1973, outre mes deux thèses, troisième cycle et d’État (aux jurys G. Durand, G. Balandier, J.Duvignaud, P. Sansot, J. Freund, P. Fougeyrollas), j’ai publié 24 livres, tous traduits en divers idiomes internationaux. Certains de facture universitaire (un compendium : « Après la modernité » vient de paraître chez CNRS Édition, 2009, 923 pages. Un autre est prévu en 2010), et des essais donnant des éléments pour penser la postmodernité naissante. Plus de trois cent articles sont disséminés dans de nombreuses revues internationales (ayant, tout à la fois, des «Comités de Lecture » et …des lecteurs, ce qui n’est pas fréquent !). Un bon tiers de mon temps se passe à l’étranger pour répondre à des invitations à des colloques ou conférences divers. Ayant assuré la vice-présidence de l’Institut International de Sociologie, je suis membre du Prix Européen des Sciences Sociales. Je viens d’être renouvelé, pour un mandat de quatre ans, au Conseil d’Administration du CNRS. Quoique diverses faussetés aient été dites à cette occasion, j’ai  été nommé, le plus légitimement du monde, en 2008, membre de l’Institut Universitaire de France. J’ai été honoré de divers doctorats « Honoris Causa ». Il s’en annonce beaucoup d’autres. Enfin, j’ai pris en charge la direction d’environ 140 thèses soutenues depuis 30 ans. Dont une qui a fait couler beaucoup d’encre, celle de Germaine Hanselmannn, plus connue sous le nom d’Elizabeth Teissier.

J’assume la responsabilité de toutes ces thèses. Celle que je viens de citer également. Peut-être un jour reviendrai-je, d’une manière circonstanciée, sur ce qu’il est convenu de nommer « l’affaire Elizabeth ( avec un « z » comme la zébrure du petit sorcier de Poudlard) Teissier ». Quelques mots cependant. Ma position est simple. Étant un mécréant, absolu, en ce domaine, comme en beaucoup d’autres, j’ai accepté de diriger la thèse d’une astrologue, médiatiquement connue. Thèse non pas d’astrologie, comme l’indiquent avec plaisir certains esprits mal intentionnés, mais sur « l’ambivalence des média » vis-à-vis de celle-ci. Le rapport de soutenance écrit par le président du jury Serge Moscovici fait état de la discussion qui fut rien  moins que complaisante.

À l’encontre de toute attitude déontologique digne de ce nom, rares furent ceux qui, avant de se forger une opinion, lurent ce fastidieux travail. Ce qui ne les empêcha pas de pétitionner, écrire  articles, et crier au loup. J’ai même sous le coude la lettre d’un sociologue, connu en son temps pour avoir justifié les camps de redressement pour intellectuels « dévoyés » dans la Chine de Mao, C. Baudelot, avouant avoir écrit un article vengeur dans un journal du soir sans avoir pris connaissance de la thèse en question ! Bonjour la déontologie ! J’arrête là, il y aurait trop à dire. Je fais mention de cette « affaire » car, dit ou non-dit, c’est cela qui, pour une part, justifie le tollé concernant ma promotion à la « classe exceptionnelle 2 » des professeurs d’université. Tout comme cela avait suscité l’ire de certains lors de ma nomination au CA du CNRS ou celle à l’Institut Universitaire de France. Comme l’a écrit le chefaillon actuel d’une association corporatiste (tout cela sera, en son temps, rendu public) : « on a pris Maffesoli la main dans le sac ». Je me souviens, également, d’un autre dirigeant, passé, de cette même association, collègue pour lequel je garde quelques sympathies, me demandant, à propos de cette scandaleuse soutenance,  d’avouer ma faute. Diantre ! En précisant, l’esprit-prêtre dont j’ai parlé étant solidement enraciné dans l’inconscient de certains : faute avouée est à moitié pardonnée. Comique. J’ai vu, d’ailleurs, son nom traîner parmi les pétitionnaires dont on sait, maintenant, la qualité. Et non ! Rien à avouer. Rien à me faire pardonner. Je persiste et signe. Et c’est bien cela l’essentiel. Contre le dogmatisme de la pensée unique en sociologie, j’irritais par l’éclectisme des sujets de recherche et par le mode d’approche proposé. Un exemple parmi bien d’autres. Ayant, en un temps où cela n’était pas encore chic, favorisé la création du Groupe d’Etude sur l’Homosexualité, au sein du CEAQ, et suscité, de ce fait, des mémoires et thèses sur le sujet, je m’étais entendu dire, par un cher collègue, que je « faisais renter l’homosexualité à la Sorbonne ». Même reproche, vingt ans plus tard concernant l’astrologie ! En bref, dans la bonne tradition weberienne, tout fait social a vocation à devenir un fait sociologique. De même dans la brouillerie ambiante, répondre au conseil de Simmel (cf. la lettre, du 12 novembre 1896, de G. Simmel à C. Bouglé) : éduquer le regard sociologique (Es ist freilicheine schwere Aufgabe…zu dem soziologischen Blick zu erziehen) de manière à ce que l’on sache décrire tout en laissant être ce qui est. Rien de judicatif. Rien de normatif. En résumé une pensée « peirastique », essayante.

Le mot pirate a la même origine. Vous en conviendrez, de quoi irriter les  « curés » de tous poils. De quoi les inciter à m’accuser de tous les péchés d’Israël, et de beaucoup d’autres.

C’est ainsi que, tout au long de ma carrière, déjà bien longue, j’ai été accusé, en vrac et dans le désordre, d’être : crypto-communiste, débauché, de droite, affidé de Sarkozy (le pauvre !), anarchiste. Ou encore de faire une sociologie « italienne » (sic) ou même « féminine », parce que trop portée sur le vécu, le sensible, le quotidien (voilà une accusation n’étant plus politiquement correcte !).

Et bien sûr, stigmate suprême, de me limiter à la philosophie sociale. Et bien d’autres noms d’oiseaux encore. Une telle accumulation frise le ridicule. Est-ce bien sérieux ? L’antique sagesse le savait bien : ne quid nimis, point trop n’en faut. Le bon sens populaire le dit aussi : trop c’est trop ! Et bien non. Un de mes amis qui fait une « veille » informatique me concernant, m’informe que sur le blog sociologique (où va se nicher la Science ?) d’un de ceux que Ph. Roth nomme judicieusement les « peigne-culs universitaires », on suggère mon appartenance à la Franc-maçonnerie. On susurre que j’aurais des « mignons ». Il est vrai qu’en ce dernier domaine mon éclectisme est avéré. Mais l’on voit la solidité et la tenue des arguments scientifiques utilisés. Science quand tu nous tiens !

Puis-je préciser que sur le blog en question (financé par une chaine de « Sex shop » ?) ce défenseur de la Science propose, en discount, des livres sur les « sex toys » et autre littérature pornographique.. Il est possible qu’il se sente concurrencé par mon ancienne  « sociologie de l’orgie » (1982). Peut-être croit-il me disputer un os théorique à ronger ? Qu’il se tranquillise. Je ne suis plus un jeune chien fou, et le laisse volontiers à sa gamelle. Mais surtout j’ai la prétention de croire que mon analyse avait une autre tenue. Orgie : « orgé ». J’y montrais l’importance, de plus en plus grande qu’allaient prendre les passions et les émotions dans la vie sociale ! Et ce pour le meilleur comme pour le pire. L’ambiance émotionnelle actuelle, et ce dans tous les domaines, en est une bonne illustration. Certains collègues m’ont fait remarquer que, tel un vieux savant voyant ses équations se réaliser, cela devait m’amuser de constater une telle hystérie. Certes, mais un amusement de courte durée. Je l’ai indiqué en commençant, nous avons pour fonction d’étudier l’hystérie collective, pas d’y succomber ! Mais arrêtons-là le plaidoyer pro domo. Pour de plus amples informations : www.ceaq-sorbonne.org ou encore www.michelmaffesoli.org. À la différence de la dogmatique, le propre d’une œuvre de pensée libre est d’être discutable. La mienne revendique cette qualité. Mais à 66 ans, ayant accompli ce que je viens de dire, est-ce illégitime de postuler à une promotion que beaucoup d’autres, à la production beaucoup plus étique, ont eue, bien plus jeunes ?

Je n’ai aucun doute sur la réponse des plus honnêtes d’entre nous. Et je sais qu’ils sont bien plus nombreux que les « 600 » zigotos qui ont pétitionné. A ceux-là, je n’ai rien à dire. Ou plutôt si, je leur livre la roborative remarque de Michel Audiard : « J’parle pas aux cons, ça les instruit ».

 

Urbi

 

Élargissons le débat. Une telle agitation dans le landerneau sociologique n’est pas très convenable. Mais, après tout, la vie quotidienne nous enseigne que d’un mal peut surgir un bien. « Urbi » est une belle métaphore pour décrire la ville où il faut bien vivre

ensemble. « Domus » et « Urbi » sont en rapport dialogique. Je dis bien dialogique : chacun a besoin de l’autre. C’est bien ainsi que dans la Somme Théologique, à la question 49, de la nature de l’« habitus », Saint Thomas d’Aquin définit ce concept comme étant un ajustement entre l’habit et les habitudes de vivre et de penser. En la matière pour le clerc du Quartier Latin : savoir dire, avec justesse, les choses. Il s’agit là d’un lieu commun qui d’Aristote (kalos aporesthai) à Michel Foucault (Les mots et les choses) fut, constamment, repris par les esprits les plus aigus, et constitue l’élément crucial de la  démarche intellectuelle.. C’est la marque de noblesse de l’esprit. Ce qui n’avait pas échappé à Albert Camus. Et puisqu’il est de bon ton de le célébrer, je rappelle cette pensée marquée au coin du bon sens : « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ». Évacuons, rapidement, une première incorrection. Il est habituel et constant lorsqu’on débat du dossier d’un collègue que celui-ci n’assiste pas à la session concernée. Et du coup ne peut exercer aucune sorte d’influence. C’est ce que j’ai pu observer lors des multiples commissions ayant jalonné ma carrière. C’est ce que j’ai pu constater au CNU, section 19, où les collègues concernés s’absentèrent lors de l’examen de leurs cas.  Faut-il rappeler les noms ? Ceux-ci et celles-là, membres élus sur des listes syndicales ou nommés par le ministère, j’en suis sûr, s’en souviennent. Bien évidemment ce fut également le cas pour ce qui concerne les promotions 2009.

C’était une pratique de bon sens. Les pièces bureaucratiques le prouvent. L’enquête administrative l’a confirmé. La simple honnêteté force à reconnaître un tel état de fait. Toutes choses corroborant cette vieille règle de droit postulant que nul ne peut voter validement pour lui-même. Pourquoi, dès lors, employer une expression manifestement fautive telle que « auto-promotion » ? Voilà qui n’honore pas ceux qui la « lancèrent». C’est bassesse de continuer à l’employer. À moins de se servir d’une situation que l’on veut condamner, ici la promotion de certains, comme le simple prétexte d’un combat plus vaste : l’éradication ethnique de ce et de ceux ne rentrant pas dans ce qui serait censé être l’orthodoxie scientifique (voire dans l’orthodoxie politique) ! Mais là encore puis-je appeler à la prudence ceux qui seraient tentés par une telle guerre. Le but, jamais, n’a justifié les moyens. Ou, comme on le disait dans les années soixante : on ne combat pas l’aliénation avec des moyens aliénés !

L’expression « auto-promotion » est du nombre. La répéter à outrance témoigne du fait que la « cité » sociologique est devenue une basse-cour où il n’est pas bon vivre. Tiens, puisqu’après la grippe aviaire, je parle de l’hystérie à propos de la « cochonne », et pour rester dans la métaphore animalière, puis-je rappeler qu’existe aussi la « psittacose »?

Maladie contagieuse des perroquets se transmettant, également, à l’homme. Ne sont-ils pas des perroquets, en effet, ceux qui répètent jusqu’à plus soif les mêmes rengaines et autres faussetés sémantiques? Voilà qui est grave car, dans le sens que je viens de dire, c’est le fondement même de notre « habitus » : savoir dire, qui est ébranlé. La psittacose est, également, perceptible dans l’utilisation lancinante de la fameuse « communauté » sociologique, variante de la « communauté » scientifique. On a même pu lire sous la plume d’un élu syndical (tendance Groucho Marx ?) une curieuse expression tératologique : «communauté disciplinaire ». Difficile lorsqu’on a sucé sa culture au sein généreux « du» Parti de ne pas avoir la nostalgie de ces « colonies disciplinaires » de kafkaïenne mémoire ! Là encore je devrais me réjouir. N’ai-je pas rendu attentif au « Temps des tribus », au sentiment d’appartenance ? N’ai-je point analysé ce qui pourrait être l’idéal communautaire postmoderne. ? Il n’en est rien car l’on « sent » trop que la « communauté » des dévots de la Science, et autres déontologues syndicaux, est un faux nez essayant, tant bien que mal, de masquer ces humeurs peu ragoûtantes que sont l’envie, la jalousie et diverses pratiques de démarquage.

Le plagiat, on le sait, est la marque de la célébrité ; Et il est vrai que nombre de mes intuitions ont, largement, « pollinisé » les débats actuels. Parfois même elles furent, sans vergogne, volées ou démarquées par des collègues peu scrupuleux. C’est, en partie, pour cacher ces incivilités intellectuelles que l’on me fait le procès que l’on sait. Procès témoignant d’un climat délétère qui ne peut que participer à la destruction de la « Cité » dont j’ai parlé. En fait, plutôt que de parler, d’une manière lancinante, d’une communauté scientifique, véritable antiphrase désignant une jungle de voyous,il vaut mieux revenir à ce qu’est notre vocation : la création intellectuelle. Ne pas se contenter de lieux communs ronflants et divers gargarismes moraux, ne pas faire preuve d’une intransigeance malsaine, ne pas se contenter de ce divertissement favori des rentiers qu’est l’empoignade idéologique, mais s’atteler à une œuvre véritable et authentique. C’est ainsi, et uniquement ainsi, que l’on peut espérer participer à la construction de la « Cité »sociologique.

En effet, la vraie pensée consiste à refuser de faire chorus. Refuser ces « lois de l’imitation » nous faisant répéter des contresens, voire des faux-sens. Si j’ai bon souvenir, n’est-ce pas cela

que l’on nous apprenait, au cours de nos humanités, à fuir comme la peste ? Dire les mots justes, ne pas se contenter du psittacisme répétitif conduit à la dernière caractéristique de l’ Urbi sociologique : le relativisme. Le Doyen Hauter avait été le dernier assistant de Simmel à l’université de Strasbourg en 1917-18. J’étais son voisin quai Saint Thomas. J’ai encore en mémoire nos discussions, sous la houlette de Julien Freund, à propos de ce grand sociologue qui fit le lien entre Nietzsche et M. Weber. C’est de lui que j’ai appris combien sont importantes les choses sans importance. En quoi le sensible peut se conjuguer à la raison. Et ce qui fait du conflit un élément cardinal de la socialité humaine. Sur tous ces points je me suis expliqué très tôt, en un moment où cet auteur n’était pas de mode (« Logique de la Domination», 1976). Mais de ces conversations je retiens, surtout, l’éloge du relativisme au sens que lui donnait Simmel. Ce qui fut magistralement  réactualisé par Serge Moscovici (La Machine à faire les dieux, 1985). A savoir ce qui relativise la Vérité unique et, du coup ce qui met en relation.

C’est bien ce pluralisme qui peut assurer force et vigueur à la « Cité » sociologique. Ou, pour le dire en d’autres termes, conforter l’idéal communautaire qui devrait être le sien. Chacun poursuivant avec assiduité et ténacité son propre chemin de pensée. Ce qui ne l’empêche pas de participer au travers de rencontres diverses à une « disputatio » de bon aloi. C’est ce que, dans les années 8o, j’avais proposé au travers de divers colloques appelés « Sociologies » (I, II, III, IV…). Sociologies au pluriel, écho du pluralisme sociétal. On ne m’ôtera pas de l’esprit que l’affairement hystérique concernant les soi-disant « auto-promotions » de la session 2009 est, en fait, une réaction de peur vis-à-vis du pluralisme. Tout le cerveau reptilien du sociologue moyen est hanté par une uniformité égalisatrice de bas étage. Gare à celui n’ayant pas l’odeur de la meute ! Peut-être est-ce ainsi qu’il comprend, à supposer qu’il la connaisse, la remarque d’Auguste Comte : Reductio ad unum. Cette réduction à l’unité est le substrat de l’esprit-prêtre. Son instinct de survie. Ce qui lui permet de ramener la tragique complexité de l’existence sociale à la tranquille assurance d’une Cause Première : Dieu, État, Économie, Travail, Famille, Patrie… Mais comme le disaient, avec quelqu’ironie, certains : monothéisme, monoidéisme, monotonothéisme ! La postmodernité est structurellement polythéiste. On peut le regretter, mais c’est ainsi. Et la survie de la sociologie, si tant est qu’elle soit possible, sera dans la prise en compte d’un tel pluralisme cohérent. D’où la nécessité d’accepter, foncièrement, et non du bout des lèvres, la diversité des approches comprenant la multiplicité sociétale à l’œuvre.

N’est-ce point cela l’étymologie du comprendre : « cum prehendere », prendre ensemble tout ce qui est, et tous ceux qui œuvrent à la compréhension de ce tout. Je n’en disconviens pas, il faut établir des critères pour assurer les promotions. J’en suis d’autant plus conscientque de 1981, date de ma nomination comme professeur, à 2009, ma promotion en classe exceptionnelle 2 (presque trente ans !) j’ai dû supporter des arguments qui n’en étaient pas. Mais que ces critères soient, avant tout, respectueux de la diversité qui est le propre de toute vraie « communauté » en particulier et de toutevie en général. Je crains que les associations corporatistes qui se veulent représentatives, ne le soient que d’un tout petit monde.Sclérosé, endogamique, dogmatique, mortifère et autoréférencé. Ce tout petit monde est de peu d’intérêt. Il n’y a rien à en attendre. Après Michel Audiard, je vais hausser le niveau avec René Char : « il faut cesser de parler aux décombres » (Excursion au village). En effet, seule la vie est passionnante. Et, au-delà, du jugement, péremptoire, de ceux qui s’érigent en juges, au-delà des ignorantins qui tels des perroquets répétant à l’envi, comme fondement de leurs jugements : « j’ai pas vu, j’ai pas lu, mais j’ai entendu causer », au-delà donc des mimétismes animaux, nombreux sont les vrais intellectuels qui sont l’espoir de notre discipline. C’est à eux, et à eux seuls, que ces pages s’adressent.

 

Orbi

Car au-delà de la maison et de la « cité » , il ya le monde. Le vaste monde se demandant, avec effroi ou lassitude c’est  selon, la raison des soubresauts hystériques propres à certains membres des associations corporatistes. Il faut donc consacrer quelques lignes à ce problème essentiel. Quelle est l’image de la sociologie ? Quelle image donne-t-elle d’elle-même ? Comment se fait-il qu’elle succombe si aisément à la peur du virus et se laisse prendre au fantasme de la grippe « cochonne »? Vastes questions nous concernant tous. Je me contenterai de vous donner ici mon opinion. Ce n’est qu’une opinion. La raison essentielle  est l’incapacité à savoir penser la postmodernité naissante. D’où les crispations, les peurs et, corrélativement à cela, la méchanceté et la tactique du bouc émissaire. Mais on le sait ce n’est pas en cassant le thermomètre que l’on peut guérir la grippe (cochonne).

Deux petites anecdotes en ce sens. En 1981 j’accepte, à la demande de G.Busino, pour quelques mois, la chaire de V. Pareto à Lausanne.

L’autre titulaire en étant Georges Balandier. Chaque dimanche soir, à mon arrivée, un assistant me conduisait à l’hôtel Elite. Le bien nommé en la matière, si l’on songe à la théorie du sociologue sur la circulation des élites ». Il en sait quelque chose le pétulant marquis qui, voyant sa caste péricliter, troqua son titre contre celui d’ingénieur, puis de professeur d’université. J’ai gardé mes notes de cette époque, où poursuivant l’intuition du penseur je pressens que le sociologue professionnel faux nez de « l’ingénieur social » qui était figure de proue de la modernité finissante allait, à son tour, dans cette même « circulation », laisser la place à ceux qui représentent la noblesse de l’esprit. Et c’est cela qui fait peur. Les associations corporatistes défendant le « métier » de sociologue s’emploient, de fait, à protéger une figure singulièrement datée. Celle d’un pseudo « scientifique » qui, en un style informe et quelques chiffres à l’appui, va régurgiter des banalités tautologiques, faisant mourir de rire les statisticiens de bonne facture. Puis-je en donner la définition tirée de la grande logique ? Post hoc, ergo propter hoc, après cela, donc à cause de cela. Où l’on confond la consécution temporelle et la conséquence nécessaire. Cette confusion se parant du nom de Science, s’exprime, je le répète, en un charabia informe traduisant l’infirmité de la pensée. Une bonne âme (mais qui donc?) m’a inscrit sur la liste de diffusion d’une quelconque « association du supérieur ». Ce « supérieur » me fait furieusement penser à la manière dont Orwell, dans « Le Meilleur des Mondes » masque son Ministère de la Guerre sous l’appellation Ministère de l’amour ! De quoi frémir en lisant ces logorrhées où chaque phrase est farcie de fautes d’orthographe, ou la syntaxe est fautive et le syntagme erratique. Ils méritent bien le  titre dont ils se parent ceux qui « ensaignent » ainsi en massacrant la langue et , donc, le sens des choses. Simmel a souvent rappelé que le style était ce grâce à quoi une époque s’écrivait (stylo), ou se pointait (stylet). Car écrire  (scribere), n’est-ce pas creuser par la parole le lent sillon de la vie ? Ajuster la pensée et les modes d’être ?

Voilà ce dont notre époque a un impérieux besoin. Et voilà ce à quoi le « métier de sociologue» est incapable de répondre. C’est cette absence d’esprit qui incite au dogmatisme et à l’exclusion qui lui est corollaire. Mais cela n’a rien à voir avec la pensée et son perpétuel questionnement. Et quand un tel questionnement n’existe pas, c’est la  vacuité qui prédomine.

Certains, curieux de l’affairement en cours, me demandent quelle est la production scientifique des organisateurs de pétition et autres agitations politiciennes. À mon grand dam je ne sais que répondre. Mais il s’avère vite que ce n’est pas grand chose. Pour certains leur opus magnum a la  taille d’un « Que sais-je ». Voilà qui donne tout son sens à l’expression « minus habens ». En tous cas, c’est dire l’avancée significative impulsée à la Science sociologie ! Le sommet de l’impudence est atteint lorsque l’on sait que ce sont eux qui vont délivrer les brevets de « légitimité ».

Terme revenant , d’une manière lancinante comme ponctuation d’une incantation d’autiste : il y a eu « auto-promotion », nous sommes « 600 », donc ils sont illégitimes ! J’avais dit deux anecdotes. Voici la seconde. Il y a, maintenant, prescription, je peux donc en parler d’autant que se sont tues beaucoup des voix ayant des choses à dire. Je participais, dans ma folle jeunesse, à ces groupes qui, autour de Debord et Khayati, concoctaient ce qui allait devenir « De la misère en milieu étudiant » avec pour sous-titre (espoir juvénile ?) « et de quelques moyens d’y remédier ». Cela fit, à l’époque, quelque bruit. Pour moi cela affermit la détestation  de toutes institutions (en ce qu’elles ont de sclérosée) et l’ambition de  rester un penseur libre.

Au vu des agitations à répétition, survenues dans la soi-disant « communauté » sociologique il serait, peut-être, opportun de rédiger un autre « misère en milieu… » du même nom. En omettant de proposer des moyens pour y remédier. En effet (et cela est le plus grand danger guettant notre discipline) c’est qu’à l’instar d’un sociologue disparu (qui lui, au moins, avait quelque culture), nombre de ses affidés continuent à disséquer la «  Misère du monde ». Ne se rendant pas compte que c’est la misère qu’ils ont dans leurs propres têtes qu’ils projettent sur le monde en question. On se souvient de ce petit apologue : on demandait à Fontenelle sur son lit de mort ce qu’il éprouvait, il répondit : « une difficulté d’être ». Avec moins d’élégance, c’est bien ce qui peut caractériser l’état d’esprit des sociologues serrant les coudes (et les fesses) dans leurs associations de défense. Leur état d’esprit est crépusculaire, plein de difficulté d’être. Et ce d’autant que le monde environnant est plein de vie. Désaccord, au sens fort du terme, entre une non-vie institutionnelle subclaquante et une vie sociétale pétante de santé. C’est cette dernière qui pour certains d’entre nous est à l’ordre du jour. C’est elle qui mobilise nos énergies intellectuelles. C’est  pourquoi nous n’avons que faire des querelles subalternes qui ne sont que le résultat du clapotis des causes secondes. Si je puis me permettre un pléonasme (mais sera-t-il seulement remarqué ?) c’est l’orbe du monde qui est, elle, cause essentielle. D’un monde en gestation n’ayant plus rien à voir avec celui qui s’élabora au XIXe siècle et qui reste la référence de la sociologie corporatiste.

C’est, si l’on sait repérer les diverses manifestations de cette gestation, si l’on sait se focaliser sur elles, que l’on pourra éviter les hystéries collectives et les mécanismes de défense, mais c’est la même chose, qui sont d’un autre temps. Laissons aux porcs la grippe qui leur revient et la crainte qu’elle génère. Je l’ai dit seule la libido sciendi, sera à même de comprendre cette complexité sociétale qui est convergence des genres, des choses et des sentiments. Pour ce, trouvons sinon les mots justes du moins les moins faux possibles. Seule manière d’échapper à ce pire « iatrogène », cette pathologie suscitée par les médecins eux-mêmes. Je ne crois pas être un grand prophète en disant que les jeunes générations d’intellectuels en ont assez de ces marchands de soupe s’affairant dans l’inessentiel.

Assez de ces prétendues revendications scientifiques masquant mal une médiocrité crasse.  Peu leur importent les idéologies exténuées et les pouvoirs mortifères. Seule les attire la puissance de l’esprit. Il y a de l’exigence intellectuelle dans l’air. Il y a, aussi, du plaisir à se laisser aller à la perfection de l’œuvre ! Fête et endurance de la pensée !

 

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A.D. 2010, le 1er du mois de janvier.